5.
Forces
Morgan a disjoncté, hier soir. Je ne sais pas si elle est devenue folle ou si ses pouvoirs ont court-circuité, en tout cas des objets se sont mis à exploser et à voler dans la pièce. J’ai eu la peur de ma vie.
Maintenant, je ne sais plus quoi faire. Le cercle avait très bien commencé. Je ne connais pas grand-chose à la Wicca, mais pendant les cercles j’ai presque l’impression d’entendre une chanson de mon enfance dont je ne me souviens qu’à moitié. Même si j’ai oublié les paroles depuis longtemps, en me concentrant suffisamment, je sais que je finirai par me rappeler la mélodie, et tout me reviendra.
C’est ce que j’ai ressenti hier soir… au début.
La magye de Morgan, elle, est différente. J’ai peur d’elle, tout comme j’avais peur de dormir en laissant mon armoire ouverte quand j’avais cinq ans.
J’aimerais juste qu’elle quitte le coven. Ça tranquilliserait Mary K. et je n’aurais plus à la redouter.
Alisa
* * *
M. Powell a attendu les cinq dernières minutes du cours pour nous rendre nos copies.
Les discussions allaient bon train pendant qu’il plaçait la pile des contrôles face contre le bureau.
— Bravo, a-t-il murmuré à Claire Kennedy, avant d’ajouter à l’intention d’Andy Nasewell : C’est bien.
J’ai repris espoir. Andy n’était pas un très bon élève. Tout n’était peut-être pas perdu.
M. Powell a flanqué mon devoir sur ma table. Sa main s’y est attardée un instant lorsqu’il m’a dit :
— Viens me voir à la fin de l’heure.
Flûte. J’ai retourné la copie, le cœur battant. Tout en haut, une grosse lettre en rouge : E.
La sonnerie a retenti et les autres sont sortis de classe en comparant leurs notes et en bavardant. J’ai rangé mon devoir dans mon classeur et je me suis approchée du professeur d’un pas traînant.
— Morgan, a-t-il soupiré en croisant les bras sur son bureau. Nous en avons déjà parlé. Tes notes chutent depuis le début du trimestre et j’espérais voir une amélioration.
— Je sais, je n’ai pas été sérieuse. Les choses sont un peu compliquées, en ce moment.
— C’est la deuxième fois, Morgan. Ces contrôles seront déterminants pour ta note finale.
J’ai fait un calcul rapide. Même si j’avais un A aux deux autres contrôles, je n’aurais qu’un C de moyenne. C… Une note bien loin de mon parcours sans faute habituel.
— Morgan, tu sais pourtant que les notes de première sont très importantes pour un bon dossier d’admission à l’université. Je suis désolé, mais je vais devoir en parler à tes parents.
Oh ! non…
— Est-ce que je peux faire quelque chose ? La dernière fois, je vous ai proposé de vous rendre un devoir supplémentaire.
— Ce serait du favoritisme, Morgan.
— Je suis certaine que d’autres élèves seraient ravis d’avoir une chance de remonter leur moyenne.
— Très bien, a-t-il soupiré. Je l’annoncerai en cours demain. Le devoir devra faire entre cinq et huit pages. Je te préviens, il n’aura qu’un coefficient de 0,5.
Je me suis retenue de soupirer ; 0,5, ça ne faisait pas beaucoup. Cependant, avec une note excellente, je pourrais remonter ma moyenne jusqu’à B. Ce serait difficile, mais faisable.
— Merci, monsieur Powell, ai-je murmuré avant de me tourner vers la porte.
— Morgan ?
— Oui ?
— Ne me déçois pas.
* * *
— Tu as parlé à Robbie ? ai-je demandé à Bree un peu plus tard en sortant du cours d’anglais.
— Non, a-t-elle admis.
Ce qui ne m’a guère surpris. Bree détestait les discussions « de couple ».
— Et pourquoi ?
— À vrai dire, Robbie a paniqué après le cercle de samedi. Ce n’était pas le meilleur moment pour en discuter, tu vois ?
— Bree, tu dois lui parler.
— Je sais, je sais… En fait, je crois que toi, tu devrais lui parler. Il a vraiment eu peur, samedi soir, Morgan. Comme nous tous. Comme moi.
— Ce n’était pas moi, ai-je répété. Moi aussi, j’ai eu très peur.
Nous sommes restées un instant à nous dévisager dans le couloir pendant que les élèves se pressaient de sortir tout autour de nous. Je ne savais pas quoi dire. Puis Bree m’a pris la main en déclarant :
— Si tu dis que ce n’était pas toi, alors je te crois. Je le dirai à Robbie. Sache quand même qu’il s’inquiète pour toi, et moi aussi.
À mon grand désarroi, ses yeux se sont remplis de larmes. Et Bree n’était pas une pleurnicheuse.
— On est amies, pas vrai ?
— Bien sûr, ai-je répondu, la gorge serrée.
— Bon, a-t-elle soupiré avec un sourire triste. Je lui parlerai. Pour toi et pour moi.
Elle m’a lâché la main et s’est tournée vers son casier. J’ai gagné le mien d’un pas traînant en maudissant ces événements étranges. Ils m’effrayaient moi aussi. Et pourtant, tout le monde me croyait coupable.
Devant mon casier, j’ai senti un léger courant d’air frôler mon dos. J’en ai eu la chair de poule. Est-ce que quelqu’un d’autre l’avait remarqué ? À côté de moi, Cindy Halpern se débattait avec le code de son casier comme si de rien n’était. Ce n’était peut-être que mon imagination.
J’ai ouvert le cadenas et j’ai tiré la porte de mon casier, qui s’est ouverte violemment. J’ai dû reculer d’un bond pour éviter l’avalanche de livres et de papiers qui en a dégringolé.
— Mon Dieu, Morgan, a soupiré Cindy en levant les yeux au ciel, tu devrais classer tes cours de temps en temps.
J’ai ignoré sa remarque, sur le qui-vive. D’accord, il y avait un bazar innommable dans mon casier, mais la façon dont mes affaires en avaient jailli m’intriguait… J’ai regardé à droite et à gauche : tout était normal. Autour de moi, des élèves rangeaient leurs livres dans leur sac et enfilaient leur manteau. Puis j’ai baissé la tête vers le tas de feuilles. Ce n’était peut-être que le résultat de ma négligence… Accroupie, j’ai commencé à ramasser mes cours.
— Tu veux un coup de main ?
En levant les yeux, j’ai vu qu’Alisa s’était agenouillée pour m’aider.
— On dirait le bas de la penderie de mon père, a-t-elle ajouté d’une voix lasse.
Elle semblait très fatiguée.
— Merci. Tout va bien ? lui ai-je demandé.
— En fait… pas vraiment. Je… je voulais t’annoncer que… je quittais le coven.
J’étais si surprise que j’ai dû m’asseoir par terre.
— Vraiment ?
J’ai aussitôt revu l’image de Bree en larmes, me prévenant que Robbie s’inquiétait pour moi.
— Et pourquoi ?
Alisa s’est passé la main dans les cheveux pour les écarter de son visage ovale.
— Les choses vont trop loin pour moi. La magye que j’ai vue ces derniers temps… elle me fait peur.
Elle s’est penchée vers moi pour ajouter :
— Tu joues avec des forces puissantes et dangereuses, Morgan.
J’avais l’impression qu’elle attendait que je lui promette qu’il ne se produirait plus rien d’effrayant pendant les cercles. J’en étais bien sûr incapable. J’ignorais ce qui avait provoqué les bizarreries du samedi soir, et je n’avais aucun contrôle là-dessus.
— C’est dommage, Alisa, ai-je répondu. Enfin, j’imagine que tu sais ce que tu fais.
Elle m’a observée un instant avant de hocher la tête.
— Tu sais… j’ai un sale pressentiment. La magye que tu invoques est mauvaise pour tout le monde. Et je parle du coven dans son ensemble, a-t-elle poursuivi à voix basse. Tu devrais arrêter. Méfie-toi.
— Oui, Morgan, méfie-toi, a répété une voix au-dessus de nos têtes.
C’était Mary K., qui portait son sac sur l’épaule. J’ai tenté de déchiffrer son expression. Ma sœur et moi, nous n’avions pas eu de vraie discussion depuis le soir où Hunter était venu dîner, mais j’avais l’impression qu’elle s’adoucissait à mon égard – et elle comptait visiblement sur moi pour que je la ramène à la maison. J’espérais qu’elle n’avait rien entendu qui risque de la braquer de nouveau contre moi.
— Et de quoi Morgan doit-elle se méfier ? a-t-elle demandé à Alisa.
J’ai attendu nerveusement la réponse de cette dernière. Alisa m’a jeté un coup d’œil tout en se relevant.
— Elle doit se méfier de son désordre, sinon elle finira ensevelie sous ce bazar, a-t-elle répondu en replaçant mes livres dans le casier. Je lui conseillais de privilégier les vêtements de couleurs vives pour qu’on la retrouve facilement lors de la prochaine avalanche.
J’ai rassemblé les dernières feuilles volantes, puis je me suis redressée.
— Une seconde, Mary K., ai-je annoncé. J’ai quelques livres à prendre.
— En fait, c’est Alisa que j’attendais. Nous allons étudier chez elle. Tu es prête, Alisa ?
— Oui. À plus tard, Morgan.
— Bye, m’a lancé ma sœur en agitant la main. J’ai déjà prévenu maman que je ne serais pas rentrée pour le dîner.
Elle a suivi Alisa en trottinant.
— C’est noté. À plus.
En les regardant s’éloigner côte à côte, je n’ai pu m’empêcher de ressentir une pointe de jalousie… et d’appréhension. Alisa m’avait couverte cette fois-ci… Et si elle disait plus tard à ma sœur que le coven invoquait des forces puissantes et dangereuses ? Et si elle lui racontait ce qui s’était produit samedi soir ?
Est-ce que ma sœur m’en voudrait encore plus ?